Communiqué de presse - Réponse au questionnaire de la H.A.S.

En réponse au questionnaire en ligne proposé par la Haute Autorité de Santé pour recueillir les différents avis dans le cadre de la mission qui lui a été confiée afin de réévaluer la place des produits homéopathies, le collectif FakeMed a rédigé un texte répondant aux trois interrogations principales :

  • Dans quels types d'affections ou symptômes les médicaments homéopathiques peuvent-ils être utilisés ?
  • Pour ces types de symptômes, quels sont les avantages et inconvénients cliniques de l'homéopathie, en particulier par rapport aux alternatives thérapeutiques ?
  • Selon vous, quel est l'impact de l'homéopathie sur l'organisation des soins ?

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1. Selon vous pour quels types d'affections ou symptômes les médicaments homéopathiques peuvent-ils être utilisés ?


L’inefficacité thérapeutique de l’homéopathie est parfaitement établie, les études EPI3 conduites en France n’apportent aucune preuve d’efficacité de cette pratique.

L’inefficacité thérapeutique de l’homéopathie est parfaitement établie sur le plan scientifique.

À ce jour, aucune étude clinique rigoureuse, c’est-à-dire prospective, interventionnelle, randomisée, conduite en aveugle et répliquée de façon indépendante, n’a permis d’établir une efficacité thérapeutique de l’homéopathie au-delà d’un simple effet placebo (c’est-à-dire d’un produit dénué d’activité pharmacologique). Toutes les revues systématiques visant à évaluer l’efficacité des remèdes homéopathiques ont conclu à une absence d’efficacité clinique. Nous référons à la revue systématique récente conduite par le National Health and Medical Research Council (NHMRC) en Australie, qui est à ce jour la revue la plus exhaustive et la plus rigoureuse sur ce sujet. En conséquence, ces essais et revues permettent de conclure que si une quelconque efficacité de l’homéopathie existe, ce qui est très improbable, celle-ci n’a aucune pertinence clinique. Les séries d’anecdotes sur une quelconque efficacité de la pratique homéopathique (en médecine humaine, en médecine vétérinaire, voire en horticulture ou en agriculture) ne peuvent être ni vérifiées, ni répliquées et n’ont jamais été corroborées par des études cliniques correctement conduites : elles ne sauraient se substituer à une évaluation rigoureuse de cette pratique. La réplication indépendante des études cliniques est un outil scientifique qui permet de mettre en évidence l’efficacité clinique des médicaments de façon (quasi) irréfutable. Ce critère n’a jamais pu être obtenu avec les études cliniques conduites dans le domaine de l’homéopathie.

L’absence de mécanisme rationnel permettant d’expliquer l’action de l’homéopathie est souvent mise en avant par les homéopathes comme un étant argument insuffisant pour nier l’efficacité de l’homéopathie. Au-delà des mécanismes d’action hypothétiques, il existe maintenant une quantité de preuves scientifiques et cliniques rigoureuses, concordantes, répliquées de façon indépendante qui démontrent sans équivoque l’inefficacité thérapeutique de l’homéopathie.

Les arguments actuels mis en avant par les adeptes de l’homéopathie sont essentiellement basés sur des théories ancestrales non vérifiées scientifiquement, et des anecdotes ou rumeurs non publiées dans des journaux médicaux et donc ni vérifiables ni réfutables, voire touchant des domaines divers qui n’ont que peu d’intérêt pour la pratique clinique, telles la médecine vétérinaire ou l’agronomie. L’absence totale de principe actif est incompatible avec une activité pharmacologique des granules homéopathiques, ce d’autant que les produits théoriquement contenus dans certains granules frôlent l’absurdité en défiant les connaissances scientifiques de base (pour n’en citer que certains : mur de Berlin, trous noirs ou rayons X). La France est hélas un pays très actif dans la conduite d’études visant à expliquer l’action physiologique de l’homéopathie (Davenas, 1988). Il faut aussi noter que les 2 principes fondateurs de l’homéopathie ont été dévoyés remettant en question la validité de ces principes de base :

  • le principe d’individualisation est enfreint par l’existence des spécialités comme Oscillococcinum (un des produits phares des laboratoires Boiron) ou Sédatif PC qui revendiquent une indication et sont destinés à tous les patients en dehors de toute consultation ou individualisation du traitement ;
  • le principe de similitude n’est pas respecté pour des préparations comme Arnica Montana qui est utilisée pour les mêmes indications (douleurs légères) que ce soit en phytothérapie et en homéopathie.

La théorie qui sous-tend l’homéopathie, vaguement inspirée de la mithridatisation, est médicalement incohérente et peu conforme avec ses principes fondateurs. Les techniques et arguments utilisés par les adeptes des thérapies alternatives pour convaincre leurs adeptes du bien-fondé scientifique et médical de leurs approches ont été étudiés de façon extensive et dénoncés par E. Ernst au Royaume-Uni (Ernst, 2018).

En France, l'Académie des Sciences a repris à son compte les conclusions du Conseil Scientifique des Académies des Sciences Européennes confirmant l’absence de preuve solide et reproductible de l’efficacité des produits homéopathiques. Cet avis a également été adopté par l’Académie de Pharmacie. La revue indépendante Prescrire a confirmé cette absence d’efficacité établie dans un communiqué publié en octobre 2018 intitulé L'évaluation de l'homéopathie en 30 ans de revue Prescrire (Site de la revue Prescrire, Octobre 2018). Le communiqué constate qu’à ce jour « les données d'évaluation disponibles n'ont pas permis de prouver que les médicaments homéopathiques ont une efficacité thérapeutique spécifique ». Cette position a été reprise par le Collège National des Généralistes Enseignants le 7 janvier 2019.

En 2018, le ministre espagnol de la santé et des sciences a adopté un plan de lutte contre les pseudo-sciences et les pseudo-thérapies. Suite à l’adoption de ce plan, les ordres professionnels des médecins en Espagne et au Portugal ont signé une déclaration commune, la Déclaration de Madrid, dans laquelle ils affirment que « la profession médicale européenne doit répondre avec force » aux pseudosciences dans le domaine de la santé. Les ordres affirment que sans le soutien scientifique nécessaire pour garantir la validité ou l'utilité de ces pratiques, comparaître devant la société sous une fausse apparence scientifique et dans un but prétendu pour la santé est non seulement trompeur mais aussi potentiellement dangereux pour la santé publique, comme l’ont montré des évènements récents survenus en Espagne. Les ordres estiment donc que toutes ces pratiques doivent être expressément interdites et exclues de tout circuit de santé et considérés, à toutes fins utiles, comme des pratiques menaçant la santé publique et la sécurité des patients. Les représentants du Conseil général des facultés de médecine espagnoles et de l'Ordem dos médicos du Portugal vont plus loin et prônent qu'il faut « dénoncer les activités de cet univers para-scientifique ». Ce travail concerne, selon l’accord, les écoles de médecine, mais aussi les « administrations publiques, les médias, les sociétés scientifiques, les associations de patients et les représentants politiques ». Il faut souligner que le document ne mentionne aucune pseudo-thérapie spécifiquement, cependant cette adoption fait suite au récent décès d'un patient espagnol qui avait abandonné son traitement anti-cancéreux au profit d'un traitement à base d'homéopathie.

Bien que les remèdes homéopathiques rentrent dans le cadre législatif du médicament dans l’Union Européenne (dans le champ de la Directive 2001/83/EC), les autorisations de mise sur le marché qui leur sont octroyées le sont sur des critères uniquement pharmaceutiques, en l’absence de données cliniques, contrairement aux autres médicaments. Les produits homéopathiques ne peuvent pas revendiquer d’indications thérapeutiques (voir Directive 2001/83/EC). Les indications octroyées à certains produits homéopathiques par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) le sont sur la base d’une utilisation « traditionnelle » en l’absence de toute preuve d’efficacité thérapeutique (Oscillococcinum, Base de données publique des médicaments, 2016). Le fait que l’homéopathie ne soit prescrite qu’en prévention ou pour soigner des troubles légers, souvent spontanément évolutifs démontre bien ses limites liées au seul effet placebo.
L’analyse de ces revues systématiques montrant une absence totale d’efficacité a amené de nombreux systèmes de santé du monde à dé-rembourser ou à bannir l’homéopathie des soins offerts aux patients. C’est en particulier le cas du NHS au Royaume-Uni, de l’Australie et de l’Espagne. Cette absence d’efficacité établie a conduit certaines agences réglementaires à en informer les patients. Les États-Unis ont mis en place une nouvelle réglementation des produits homéopathiques visant à mieux contrôler ces produits et mieux informer les consommateurs sur leur absence d’efficacité et leur dangerosité potentielle (US Food and Drug Administration, 2018). Health Canada rappelle que ces produits sont utilisés en l’absence de preuve scientifique d’efficacité et a donc décidé d’arrêter l’octroi d’autorisations de certains produits homéopathiques en l’absence de preuves scientifiques d’efficacité (Health Canada, 2017).

Les études EPI3 conduites en France n’apportent aucune preuve d’efficacité de la pratique homéopathique.

Les études EPI3, souvent mises en avant par les adeptes de l’homéopathie et qui ont été conduites en France, ne permettent en aucun cas de conclure à une efficacité des produits homéopathiques. Il s’agit en effet d’une série de 9 études observationnelles (études de pharmaco-épidémiologie) visant à étudier le profil de prescription de traitements dits « complémentaires » incluant l’homéopathie. Elles ont été financées en intégralité par les laboratoires Boiron, bien que les auteurs de ces études aient déclaré les avoir conçu, conduit et publié indépendamment de ce laboratoire.

A. L’objectif primaire de ces études n’est pas de démontrer l’efficacité de l’homéopathie dans des indications clairement définies.

L’objectif primaire d’une première série d’études conduite de façon prospective était de comparer les pratiques de prescription de médecins utilisant uniquement des médicaments conventionnels à d’autres ayant recours à des thérapies « complémentaires » (incluant l’homéopathie), et ce dans les indications suivantes :
- chez des patients présentant des épisodes anxieux et dépressifs, concernant la prescription de psychotropes (Grimaldi-Bensouda L, 2016),
chez des patients présentant des troubles du sommeil, concernant la prescription de psychotropes (Grimaldi-Bensouda L, 2015),
chez des patients présentant des infections des voies respiratoires supérieures, concernant la prescription d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires et d’antipyrétiques (Grimaldi-Bensouda L, 2014),
chez des patients présentant des troubles musculo-squelettiques, concernant la prescription d’AINS (Rossignol M, 2012). Il faut noter que cette étude a aussi comparé l’évolution de la pathologie des patients sur une période de 12 mois.
La deuxième série d’études a comparé le profil sociodémographique de patients ayant recours aux pratiques « complémentaires » par rapport aux patients qui consultent des médecins conventionnels. La première étude n’incluait pas de pathologie spécifique (Lert F, 2014). La seconde étude a procédé à cette comparaison chez des patients présentant des troubles anxieux, dépressifs ou des troubles du sommeil (Grimaldi-Bensouda L, 2012). La dernière étude faisait la même comparaison chez des patients souffrant de troubles musculo-squelettiques.
Enfin, les deux dernières études n’ont qu’un lien très indirect avec la pratique homéopathique. Une étude descriptive a étudié le retentissement d’une centaine de pathologies sur la qualité de vie de patients vus en ambulatoire (Grimaldi-Bensouda L, 2011). Une seconde étude a comparé le profil de prescription d’analgésiques et d’anti-inflammatoires chez des patients souffrant de douleurs dorsales (Rossignol M, 2011).
Dans leur ensemble, ces études ont mis en évidence des différences sociodémographiques entre les patients qui consultent des praticiens prescrivant de l’homéopathie et ceux ne prescrivant que des traitements conventionnels. Ces études ont également montré que les médecins qui déclarent prescrire de l’homéopathie prescrivent moins de médicaments conventionnels (antibiotiques, AINS, psychotropes ou antidépresseurs) que les praticiens ne prescrivant que des traitements conventionnels. En utilisant des échelles de qualité de vie, certaines études ont suggéré que les différences de prescription n’entraînaient aucune perte cliniquement significative de la qualité de vie des patients.
L’une de ces études reconnaît que « les troubles musculo-squelettiques sont une indication commune de traitement homéopathique mais leur efficacité au-delà de l’effet placebo reste à démontrer » (Rossignol M, 2012). Aucune de ces études ne conclut à une efficacité thérapeutique de l’homéopathie (et aucune de ces études n’a été conçue pour permettre une telle conclusion).

B. Au-delà des insuffisances méthodologiques profondes de ces études (discutées plus bas), les études EPI3 contiennent des faiblesses spécifiques.

Certaines de ces études souffrent d’insuffisances méthodologiques majeures spécifiques. Pour ne citer que quelques exemples :
les critères de recrutement des patients et les diagnostics cliniques ne sont pas précisément décrits et codifiés ;
il existe des différences préexistantes importantes entre les groupes.
Du fait de l’absence de randomisation, les groupes de patients des études EPI3 présentent des différences importantes qui ne les rendent donc pas comparables (Cochrane training, 2018a). Les patients ayant recours à l’homéopathie étaient en général des femmes, non fumeuses, présentant un indice de masse corporelle (IMC) plus faible et un niveau d’éducation plus élevé que les patients ayant recours à la médecine conventionnelle (Grimaldi-Bensouda L, 2016, 6). Ces différences sociodémographiques semblent liées au niveau de sévérité des maladies en début d’étude qui ne sont pas équivalents (Grimaldi-Bensouda L, 2016, Grimaldi-Bensouda L, 2015, Grimaldi-Bensouda L, 2014, Rossignol M, 2012). Dans 2 études, les patients traités par des médicaments conventionnels présentaient en moyenne une pathologie plus grave par rapport aux patients qui avaient choisi l’homéopathie (Grimaldi-Bensouda L, 2016, Grimaldi-Bensouda L ; 2014). Ce biais favorise l’homéopathie en termes de pronostic et de consommation de soins.

a) Ces études n’utilisent peu ou pas les critères d’évaluation d’efficacité spécifiquement recommandés pour évaluer les médicaments utilisés dans les pathologies étudiées.

Une étude ne contient aucun critère clinique d’évaluation (Grimaldi-Bensouda L, 2014). Quand il a été évalué, l’impact des différentes approches thérapeutiques a été mesuré en utilisant des échelles de qualité de vie (échelle générique short form 12 questionnaire SF-12 (Rossignol M, 2012) ou des échelles spécifiques (Grimaldi-Bensouda L, 2016, Grimaldi-Bensouda L, 2015). Ces études auraient également dû inclure des critères d’évaluation cliniques primaires spécifiques officiellement recommandés par les agences réglementaires :
-       pour l’insomnie : Guideline on medicinal products for the treatment of insomnia. EMA/CHMP/16274/2009 previously (EMEA/16274/2009) Rev. 1 http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Scientific_guideline/2011/02/WC500102351.pdf,
-       concernant les infections bactériennes : Guideline on the evaluation of medicinal products indicated for treatment of bacterial infections. CPMP/EWP/558/95 rev 2. http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Scientific_guideline/2009/09/WC500003417.pdf,
-       et concernant la dépression : Guideline on clinical investigation of medicinal products in the treatment of depression. EMA/CHMP/185423/2010 Rev. 2 previously (CPMP/EWP/518/97, Rev. 1) http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Scientific_guideline/2013/05/WC500143770.pdf).
b) Les taux de participation sont parfois très faibles et s’effondrent au fil de la conduite des études.
Le taux de participation dans une étude a été de 45 %, ce qui est une limitation majeure reconnue de cette étude (Grimaldi-Bensouda L, 2016). Le taux de réponse à 12 mois a été inférieur à 50 % dans deux autres études (Grimaldi-Bensouda L, 2015, Rossignol M, 2012), ce qui en limite fortement leur validité et leur interprétation (Grimaldi-Bensouda L, 2015).

C.  Les résultats présentés comme significatifs sont à interpréter avec la plus grande prudence : selon la théorie statistique, certains sont vraisemblablement observés par le pur fruit du hasard.

Les protocoles de ces études n’ayant pas été décrits, enregistrés et publiés de façon systématique avant la conduite des études (publication a priori), les auteurs n’ont pas déclaré les analyses et le nombre de tests qui ont été effectués en réalité, et n’ont pas procédé aux corrections statistiques nécessaires qui auraient dû être effectuées en raison de comparaisons multiples. Ce biais a pour effet d’augmenter le risque d’erreur de type 1, qui consiste à conclure à l’efficacité d’un traitement alors qu’il ne l’est pas en réalité. Ceci est d’autant plus important que les tests statistiques portant sur l’évolution de l’anxiété et la dépression observé dans une étude (Grimaldi-Bensouda L, 2016), ou sur la survenue de blessures dans une autre (Grimaldi-Bensouda L, 2015), atteignent marginalement le seuil de significativité statistique de 5 % (Grimaldi-Bensouda L, 2016). Il est donc probable que certaines différences qui ont été observées soient le fruit d’un pur hasard.
Enfin, il est parfaitement établi que l’absence de différence statistique observée ne signifie pas que cette différence n’existe pas en réalité (Altman D, 1995). Ainsi on ne peut pas exclure que les patients qui se sont vus prescrire de l’homéopathie aient en réalité vu le cours de leur maladie se détériorer par rapport aux patients qui prennent des traitements conventionnels. Certaines études ont par ailleurs montré que les patients traités par homéopathie avaient plus de complications que les patients qui prenaient des traitements conventionnels. (2 fois plus d’infections respiratoires) (Grimaldi-Bensouda L, 2014). Les auteurs eux-mêmes restent souvent très prudents quant à l’interprétation des résultats qui pourraient être attribués à d’autres facteurs, en particulier la régression vers la moyenne (Grimaldi-Bensouda L, 2016).
Ce phénomène connu sous le nom de « p-hacking » est lié à la conduite d’analyses répétées et non planifiées. Des statisticiens de l’association américaine de statistiques (ASA) ont dénoncé le fait que beaucoup de résultats statistiquement significatifs sont en réalité des associations factices liés à l’inflation de l’erreur de type 1 évoquée plus haut (Ioannidis JPA in PLoS Med), particulièrement quand la valeur du test est proche de 5% et dans les études observationnelles (or les études EPI3 s’intègrent exactement dans ces 2 cas de figure). Ces chercheurs ont donc proposé un abaissement du seuil de significativité statistique de 5% à 0.5% pour limiter l’identification des associations faussement positives (Ioannidis JPA, 2018). Dans cette configuration, aucun des résultats observés dans EPI3 n’aurait été considéré comme statistiquement significatif.

D. Les études EPI3 sont caractéristiques des insuffisances profondes de l’évaluation de l’homéopathie en France.

Les études EPI3 sont des études observationnelles (pharmaco-épidémiologiques), sujettes à la présence de biais systématiques qui ne permettent en aucun cas d’évaluer l’efficacité des traitements homéopathiques (Piantadosi S, 2017). Les exigences méthodologiques requises pour évaluer les médecines complémentaires de façon scientifiquement rigoureuse ont été parfaitement décrites dans la littérature scientifique, or les études EPI3 ne remplissent qu’une partie de ces critères (Piantadosi S, 2017). Contrairement aux études interventionnelles (essais cliniques), ces études observationnelles n’ont pas utilisé les 2 méthodes qui permettent de minimiser les biais systématiques, à savoir la randomisation (allocation aléatoire des traitements afin de minimiser tout risque de biais de sélection et de minimiser la survenue de différences importantes entre les groupes) et l’aveugle (qui permet à l’investigateur de l’étude d’évaluer l’état de santé de son patient sans savoir s’il a reçu de l’homéopathie ou un placebo). Aucune des études EPI3 ne remplit les conditions définies par Cochrane pour minimiser les risques de biais (Cochrane training, 2018b).
Certains méthodologistes ont argumenté qu’il est impossible de montrer qu’un médicament est inefficace dans le cadre d’un essai clinique. Cet argument purement théorique n’a que peu de valeur en pratique. Le développement de médicaments est très fréquemment interrompu lorsqu’on n’arrive pas à en démontrer l’efficacité (il s’agit de médicaments dont l’efficacité, si elle existe, n’est pas cliniquement pertinente ou ne dépasse pas celle d’un effet placebo). Les éléments et l’approche qui permettent d’aboutir à cette conclusion sont très bien codifiés et sont décrits, en particulier dans une revue publiée en 2016 dans The New England Journal of Medicine (Pocock SJ, 2016). De la même façon qu’il serait parfaitement possible d’établir scientifiquement l’efficacité de l’homéopathie dans le cadre d’essais cliniques rigoureusement conduits (si cette efficacité existait), il est tout à fait possible de conclure à son inefficacité si des essais répétés méthodologiquement rigoureux s’avèrent être négatifs.
Des résultats récents montrent que les essais cliniques homéopathiques, y compris ceux conduits par les laboratoires pharmaceutiques homéopathiques Boiron, font l’objet d’un biais de publication majeur. Les laboratoires ont enregistré 9 essais cliniques dans EUdraCT (la base de données d’enregistrement des essais cliniques de l’Union Européenne), mais aucun résultat n’a été publié à ce jour (http://eu.trialstracker.net/). Cette absence de publication systématique d’essais cliniques contribue à un biais de publication (seuls les études positives sont publiées), qui ne peut que surévaluer l’efficacité réelle de l’homéopathie dans les revues systématiques (Cochrane training, 2018c).
Des résultats similaires peuvent être observés dans la base de données de la FDA (clinicaltrials.gov) : seuls les résultats de 10 études conduites par différents promoteurs (commerciaux ou pas) ont été publiés, sur les 104 études enregistrées dans cette base de données, soit moins de 10% (Recherche effectuée sur clinicaltrials.gov le 24 Septembre 2018, critère de recherche « homeopathy »).

La série d’études EPI3 ne fournit aucune preuve d’efficacité de l’homéopathie. Les auteurs se gardent d’ailleurs de tirer cette conclusion dans les publications de ces études. A ce jour, aucune étude ou série d’études enregistrées a priori, interventionnelles, randomisées, comparatives et aveugles n’a pu montrer une efficacité de l’homéopathie au-delà d’un effet placebo. Les rarissimes études ayant suggéré la présence d’une efficacité n’ont pas pu être répliquées de façon indépendante. Ces conclusions confirment, contrairement à ce qu’affirment les adeptes de l’homéopathie (Syndicat National des Médecins Homéopathes Français, 2018), la nécessité de conduire des études interventionnelles (« essais cliniques ») rigoureuses pour évaluer l’efficacité de l’homéopathie et de répliquer certaines de ces études afin d’obtenir la certitude que les résultats d’efficacité ne sont pas observés par hasard.

Les études EPI3 ne démontrent en aucun cas un effet bénéfique de la pratique homéopathique sur la iatrogénie médicamenteuse en France.


Les résultats des études EPI3 sont souvent utilisés pour avancer l’argument selon lequel les adeptes de l’homéopathie prescriraient moins de traitements conventionnels, et contribueraient ainsi à diminuer la iatrogénie médicamenteuse en France. Les études EPI3 pourraient suggérer (avec de nombreuses réserves) que les médecins homéopathes, de par leur pratique, prescriraient de façon moins systématique certains médicaments connus pour induire une iatrogénie importante (AINS, psychotropes, antibiotiques). Malheureusement, les études ne cherchent pas à expliquer si ces différences résultent réellement d’une différence de pratique médicale. Cela pourrait simplement refléter les différences sociodémographiques et les demandes des patients adeptes de l’homéopathie. Ces études ne démontrent en aucun cas une quelconque efficacité thérapeutique de l’homéopathie sur l’évolution de ces pathologies.
Les patients inclus dans ces essais n’ont pas été suivis ni questionnés sur les autres traitements conventionnels prescrits au cours de leur pathologie (par d’autres médecins). Ainsi, il est impossible de savoir chez ces patients, si la pathologie a évolué spontanément favorablement (auquel cas la prescription homéopathique était inutile) ou bien s’ils ont nécessité l’administration de médicaments conventionnels dans un second temps. Seule une étude sur une base de données de remboursement (comme la base de l’Assurance Maladie en France) permettrait d’apporter ce type d’information. En l’absence d’un tel suivi systématique des patients dans les études EPI3, de telles conclusions ne peuvent pas être acceptées.
L’idée entretenue par les homéopathes selon laquelle leur pratique contribuerait à diminuer la iatrogénie médicamenteuse est contredite par les résultats des études sur la iatrogénie médicamenteuse en France. En effet, la France est l’un des pays européens dans lequel la iatrogénie médicamenteuse est la plus importante (Bégaud, 2013). Cette iatrogénie est entretenue par une surconsommation médicamenteuse française largement signalée dans les médias et combattue par les instances de santé publiques (Collectif Bon Usage des Médicaments, 2018 ; 20 minutes, 2018). Ces faits contredisent l’argument mis en avant par les homéopathes : si l’on accepte le fait qu’une majorité des français (77%) auraient recours à la pratique homéopathique (IPSOS, 2018b), ils devraient en théorie être moins consommateurs de médicaments conventionnels et donc moins exposés aux effets indésirables de ces médicaments. Au contraire, cette surconsommation médicamenteuse, et donc la iatrogénie dont elle est responsable, pourraient être indirectement entretenues par la pratique homéopathique, dans la mesure où elle tend à surmédicaliser les patients atteints d’affections bénignes, ne nécessitant souvent aucun traitement.
Les avantages hypothétiques mis en avant par les homéopathes dans les études EPI3 en termes de diminution de la iatrogénie médicamenteuse évitable sont donc à interpréter avec une précaution extrême. A contrario, d’autres études de plus grande ampleur, conduites au Royaume-Uni indépendamment des laboratoires qui commercialisent ces produits et couvrant un éventail de pathologies beaucoup plus étendu, ont établi que certains médecins qui prescrivaient de l’homéopathie adoptaient de mauvaises pratiques de prescription (Walker, 2018).

L’évaluation indigente de l’homéopathie en France bénéficie aux laboratoires qui commercialisent ces produits et entretient un doute sur l’efficacité pourtant inexistante de ces produits.


Force est de constater que la pratique homéopathique a été mal évaluée en France contrairement à beaucoup d’autres pays (dont les pays anglo-saxons). Comme l’illustrent les études EPI3, cette évaluation a essentiellement été conduite par les laboratoires qui commercialisent des produits homéopathiques. En conséquence, l’absence d’efficacité, ainsi que les conséquences sur la santé publique des dérives qui sont associées à la pratique homéopathique (décrites plus tard dans notre analyse : défiance vis-à-vis des vaccins, retard aux soins) sont mal cernées. Ce manque cruel d’évaluation a essentiellement profité aux laboratoires qui commercialisent ces produits et aux praticiens qui les utilisent, entretenant ainsi le doute sur une efficacité qui en réalité n’existe pas, au détriment d’une meilleure prise en charge des patients. Certains auteurs argumentent qu’il est dans l’intérêt des thérapeutiques alternatives de maintenir le doute sur leur efficacité et leur sécurité afin de ne pas contredire les hypothèses et croyances sur leur mécanisme d’action et donc leur efficacité (Piantadosi, 2017).

Les principes déontologiques médicaux interdisent aux professionnels de santé (et aux médecins en particulier) de prescrire des traitements dont l’efficacité n’a pas été établie.


L’article 39 du code de déontologie médicale stipule que « les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. Toute pratique de charlatanisme est interdite ».
En tant que professionnel de santé, il nous apparaît impossible de promouvoir ou de prescrire la pratique homéopathique. Celle-ci repose sur des principes illusoires (voire imaginaires) et ne propose aucune preuve scientifique de son efficacité, tout en induisant un retard potentiel de soin. 
L’homéopathie ne doit donc pas être utilisée pour traiter des maladies aiguës, chroniques, sévères, ou pouvant le devenir. L’homéopathie ne doit pas être utilisée pour traiter une symptomatologie d’évolution spontanée vers la guérison, et ne nécessitant donc aucun traitement.
Quant à l’utilisation par les patients, il est important de soulever que les individus qui choisissent l’homéopathie peuvent mettre leur santé en danger s’ils rejettent ou retardent des traitements efficaces.
Les patients doivent donc être informés par les professionnels de santé (pharmacien, médecin, infirmier, sage-femme, dentistes,…) de l’absence d’efficacité de cette pratique, et des potentiels dangers en cas d’utilisation, exclusive ou non.
De plus, nous pensons que l’homéopathie contribue à une surmédicalisation des patients en laissant croire qu’il existe un traitement médical pour chaque situation, pathologique ou non, comme l’anxiété légère, les troubles mineurs du sommeil, la fatigue passagère, etc. Cela ne peut que renforcer l’idée que le « tout médicament » est la solution, et participer ainsi à l’abaissement de l’autonomie des patients, à une mauvaise éducation à la santé et conduire à des dépenses inutiles.


Conclusion
Sur la base des données actuelles de l’évaluation de la pratique homéopathique, nous démontrons que l’homéopathie, en raison de son manque d’efficacité et de bénéfices établis n’a aucune place dans l’arsenal thérapeutique actuel.Pour une pathologie bénigne, d’évolution favorable, l’utilisation de l’homéopathie favorise une surmédicalisation inutile. Certaines situations cliniques ne justifient aucun traitement médicamenteux.Pour des pathologies graves, l’emploi de l’homéopathie peut retarder l’utilisation de traitements ayant une efficacité prouvée, et induire une perte de chance pour les patients, par retard d’une prise en charge efficace.


2.  Pour ces types de symptômes, quels sont les avantages et inconvénients cliniques de l'homéopathie, en particulier par rapport aux alternatives thérapeutiques ?



La pratique homéopathique est associée à des dérives médicales dangereuses qui ont des répercussions négatives sur la santé publique. De ce fait nous démontrons que la pratique homéopathique ne doit pas être associée à la simple prescription d’un placebo. La pratique homéopathique n’offre aucun avantage thérapeutique par rapport à une prise en charge conventionnelle et est associée à des effets collatéraux qui ont des conséquences certaines en santé publique. Le message de sécurité convoyé par certains professionnels de santé ne repose sur aucune étude clinique et ne prend pas en compte les dérives potentiellement néfastes de l’homéopathie.


L’utilité éventuelle du placebo a été discutée dans la revue Prescrire dans de nombreux articles de JJ Aulas (dans les années 1980-1990). Nous pensons que la prescription de placebos va à l’encontre de notre devoir, en tant que professionnels de santé, de prescrire des traitements efficaces, scientifiquement évalués et validés. La prescription d’un remède homéopathique est souvent justifiée « en l'absence d'autre traitement de balance bénéfice-risque acceptable », ce qui inclut les patients dans une situation d’impasse thérapeutique, tout en reconnaissant que ces produits « ont en général l'intérêt de ne pas exposer à des effets indésirables », sans vraiment définir qui profiterait de cet intérêt thérapeutique (Prescrire, 2018). Par ailleurs, considérer que l'homéopathie est un placebo ne justifie pas sa place dans l'arsenal thérapeutique sachant qu’il n'existe aucune recommandation de prise en charge de pathologie impliquant un placebo.
Tout le monde s’accorde sur le fait que la vertu première d’un placebo devrait être son innocuité. Nous apportons des preuves, en particulier des études cliniques, que la pratique homéopathique fait l’objet de dérives thérapeutiques, et peut-être associée à des conséquences négatives pour la santé publique, ce qui l’exclut de facto de la prescription d’un simple placebo. L’étendue exacte de ces conséquences est malheureusement mal étudiée, mal connue et donc mal quantifiée mais des preuves commencent à émerger.

Première conséquence néfaste de la pratique homéopathique : une association documentée avec les mouvements et les croyances anti-vaccins.


Il existe une association reconnue entre la pratique homéopathique et les mouvements anti-vaccination. Cette association a été étudiée par le département des maladies infectieuses de la London School of Hygiene and Tropical Medicine (Gander K, 2017). Les auteurs de ces études ont aussi reconnu que les motifs sous-tendant le scepticisme vaccinal sont mal connus et mal évalués, et mériteraient donc d’être mieux cernés afin de pouvoir cibler les politiques de santé publiques destinées à rétablir la confiance envers les vaccins (Larson, 2011).
La confusion entre la vaccination anti-grippale et certains remèdes homéopathiques est régulièrement faite par les patients et entretenue par certains adeptes de la pratique homéopathique. Cette dérive, aussi entretenue par des professionnels de santé, a conduit l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) à rappeler l’avis du Conseil supérieur d’hygiène publique de France, section des maladies transmissibles, relatif aux vaccins anti-grippaux (séance du 24 novembre 2006) dans un communiqué. Celui-ci rappelle qu’aucun médicament homéopathique ne peut être considéré comme un vaccin contre la grippe (ANSM, 24 novembre 2016). Cette information a été relayée par l’Ordre national des pharmaciens (sur le réseau Twitter). La confusion est régulièrement relayée par la presse grand public (Ouest-France, octobre 2018).
La démarche visant à évaluer le remboursement de l’homéopathie devrait s’inscrire dans une démarche plus globale de compréhension de l’influence de la pratique homéopathique dans les courants de pensées anti-vaccination. Il nous semble important d’en comprendre les raisons sous-jacentes, afin de mieux cibler l’information des professionnels de santé et des patients sur les différences fondamentales entre vaccination et  homéopathie, notamment les bénéfices attendus ou leur absence. Il nous semble également important de rappeler aux professionnels de santé qu’il ne peut pas y avoir de confusion possible entre un vaccin et un produit homéopathique, comme cela a été fait dans un courrier des laboratoires Boiron adressé aux pharmaciens d’officine (Laboratoires Boiron, 7 septembre 2018). Il existe des preuves quantifiant l’association entre pratique homéopathique et défiance vaccinale en France. Une étude observationnelle visant à quantifier la prise en charge des symptômes par des remèdes homéopathiques lors de l’épidémie de grippe de 2009-2010 a mis en évidence que les patients ayant recours aux traitements homéopathiques étaient moins vaccinés que les patients ayant recours à la médecine conventionnelle (6.1% vs 15.5%). Dans cette étude, la couverture vaccinale chez les patients traités par homéopathie (6.1%) était inférieure à la couverture vaccinale moyenne nationale (7.9%) et à la couverture vaccinale moyenne par tranche d’âge (Vincent, 2013, Guthmann, 2010). Le rôle des pharmaciens d’officine dans ce domaine est vital dans la mesure où les pharmaciens ont vu leurs prérogatives étendues à la vaccination et qu’ils sont les professionnels de santé les plus sollicités par les patients qui veulent avoir recours à des traitements complémentaires (Ernest, 2018).
Un encadrement de la pratique homéopathique par le corps médical ne permet pas de réduire complètement ce risque de confusion entre vaccin anti-grippal et homéopathie, dans la mesure où celle-ci a aussi été relayée dans les médias grand public par des professionnels de santé eux-mêmes (intervention de M. Nicolas Hay, président du syndicat des pharmaciens de l’Indre-et-Loire sur France Inter en janvier 2019). Cette intervention radiophonique visait à commenter la pénurie de vaccins antigrippaux. La confusion faite au cours de cet entretien entre vaccins anti-grippaux et remèdes homéopathiques a rapidement été corrigée dans un tweet de Mme Carine Wolf-Thal, Présidente du Conseil de l’Ordre des Pharmaciens. Sans pour autant attribuer la sous-vaccination exclusivement à l’homéopathie, la France reste un pays où la pratique homéopathique est particulièrement prévalente et sujette à une publicité intensive dans les officines, et où le scepticisme vaccinal est l’un des plus importants en Europe (Agence de Santé Publique, 2017, France Inter, décembre 2017).
Les conséquences de la défiance vaccinale, en particulier pour les personnes âgées, ont été soulignées par la Ministre de la Santé, Agnès Buzyn (International Fundation for Ageing, 2018). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a également relevé l’enjeu de l’hésitation vaccinale pour la santé publique, en l’incluant parmi les « dix menaces pour la santé mondiale pour 2019 » (WHO,2019). L’importance de cette défiance qui concerne 25% de la population française est reconnue par les autorités de santé publique : une lutte efficace contre cette défiance passe par une information rigoureuse des patients et donc une démystification des propriétés hypothétiques des granules homéopathiques comme intervention préventive ou curative dans la grippe (Agence de Santé Publique, 2017). Même si un phénomène similaire est observé dans des pays européens où la pratique homéopathique est beaucoup moins fréquente qu’en France (par exemple au Royaume-Uni), les conséquences peuvent avoir un impact majeur de santé publique, ce qui ne peut être ignoré.

Deuxième conséquence néfaste de l’homéopathie : un refus ou retard de soins des patients souffrant de pathologies graves, responsable notamment d’une surmortalité documentée dans les pathologies cancéreuses.


Il existe des exemples, rarement notifiés, mais de plus en plus fréquemment décrits sur les réseaux sociaux et dans la presse grand public, de patients souffrant de pathologies majeures et dont les traitements nécessaires ont été remplacés par des remèdes homéopathiques (El País 2018, El Plural 2018, Posadzki P, 2012). Le cas récent de Tina Turner, longtemps adepte de la pratique homéopathique et qui a développé une insuffisance rénale aiguë consécutive à un traitement homéopathique pris au détriment de son traitement conventionnel est exemplaire. D’autres exemples observés en particulier chez des enfants sont décrits dans un rapport de l’APETP (APETP, 2018). S’il est difficile de quantifier l’étendue de l’impact de cette dérive thérapeutique, une étude observationnelle récente a montré que les patients qui choisissent des approches « complémentaires » au détriment des traitements conventionnels pour traiter leur cancer ont eu, entre autres, une importante perte de chance thérapeutique (un risque de décès 2 fois plus élevé que les patients traités par la médecine conventionnelle) (Johnson SB, 2018). Une étude récente conduite en Espagne a estimé à un nombre compris entre 1200 et 1500 le nombre annuel de décès associés au retard de soins lié à l’utilisation des remèdes alternatifs (APETP, 2018). Ces effets collatéraux de la pratique homéopathique devraient faire l’objet d’une notification obligatoire systématique aux Agences régionales de santé, et ainsi être pris en compte dans l’évaluation des risques de la pratique homéopathique (en l’absence de bénéfice). La communication avec les structures de pharmacovigilance et les agences réglementaires des produits de santé nous semble impérative dans ce domaine.
La sécurité de la pratique homéopathique est un argument clé mis en avant par les adeptes de cette approche. En France, les promoteurs de cette prise en charge prétendent qu’elle est sans effet secondaire grave. Ainsi par exemple, le Syndicat national des médecins homéopathes français communique activement sur son site que l’homéopathie a une « absence d’effet indésirable grave » (SNMHF, 2010). Une telle position dogmatique ne permet pas de promouvoir une surveillance et une pharmacovigilance actives et adéquates de ces produits, pourtant indispensables à la sécurisation de leur consommation.
La vision de l’homéopathie comme étant une approche « naturelle et sans effet indésirable » sans mise en perspective avec l’absence totale d’efficacité, doit donc être activement changée dans l’esprit du grand public et dans celui des professionnels de santé, dans la mesure où elle entretien le doute et abuse de la crédulité de certains patients (particulièrement en situation d’impasse thérapeutique).

Troisième conséquence néfaste de l’homéopathie : des dérives médicales importantes dans des pathologies graves (y compris des pathologies tropicales).



Les exemples de dérives dans ce domaine sont pléthoriques. Nous en mentionnons à titre d’exemple, pour souligner leur gravité potentielle et le relais fourni sur les média grand public par l’intermédiaire de professionnels de santé dont l’argument d’autorité ne fait aucun doute.
Récemment, le Dr Chemla-Boucara (Présidente d’honneur de l’école d’homéopathie INHF-Paris) prétendait traiter l’asthme à l’aide de l’homéopathie dans l’émission « Grand bien vous fasse » sur l’antenne de France-Inter (15 janvier 2019). La page Facebook « Initiative citoyenne » annonçait un entretien en ligne le 9 juin 2016 avec le Dr Didier Grandgeorge (chargé d’enseignement clinique homéopathique à la faculté de médecine et de pharmacie de Marseille) sur le « protocole chlorum » visant à traiter l’autisme infantile. L’information complète sur le protocole « chlorum » est disponible sur le site de l’Ecole Hahnemanienne d’homéopathie de Fréjus. L’absurdité, l’inutilité et la dangerosité potentielle d’une telle approche thérapeutique doivent être soulignées.
La promotion permanente des pratiques de soins non conventionnelles aboutit à une situation absurde et paradoxale avec un triste renversement des valeurs, les médecines dites « douces » devenant le standard, et la médecine conventionnelle déconsidérée voire rejetée (ou considérée comme une alternative) au profit des traitements homéopathiques.
Les dérives de l’homéopathie soi-disant « humanitaire » dans le traitement de maladies tropicales sont régulièrement rapportées et dénoncées (SIDA, paludisme, Ebola, etc.). Par exemple, l’association Homéopathes Sans Frontières publie une fiche de recommandations pour le traitement homéopathique « de fond » du paludisme qui indique que « le traitement homéopathique du paludisme peut être institué seul dans des cas de paludisme simple, dans la patraquerie paludéenne mais aussi dans le paludisme viscéral évolutif, forme chronique de l’infection à Plasmodium ». Nous soulignons que le cas d’accès palustre observé chez une femme qui avait utilisé de l’homéopathie à visée prophylactique et publié dans le BMJ a été observé en France (Delaunay, 2000).
La pratique homéopathique est associée à l’invention de pathologies pour justifier son action et vendre des remèdes. Cette pratique se nomme le disease mongering. Il s’agit de convaincre des personnes fondamentalement bien portantes qu’elles sont malades, ou des personnes souffrant de troubles bénins qu’elles sont en très mauvaise santé. Dans les études faisant la promotion de l’homéopathie, on observe parfois la création de pathologies. Ainsi, dans l’étude EPI3 financé par le groupe pharmaceutique Boiron, le SADD soit « sleep, anxiety and depressive disorders » a été créé, sans être défini (Grimaldi-Bensouda, 2012). Nous dénonçons ce type de pratique (voir la Revue Prescrire : 2017 ; 37 (406) : 597-603).
Ces dérives sont à mettre en perspective avec les recommandations inclues dans le rapport de la Miviludes remis en mars 2018 au Premier Ministre. Ce rapport a insisté sur « la nécessaire défense de la pensée rationnelle » et ce face, notamment, aux « dérives sectaires dans le domaine de la santé où les pseudothérapeutes déviants sont toujours plus nombreux et imaginatifs » (Miviludes, 2018). La pratique homéopathique contribue vraisemblablement à un glissement vers des dérives sectaires.

Quatrième conséquence néfaste de l’homéopathie : des dépenses injustifiées pour les systèmes de soins qui pourraient être allouées à promouvoir des interventions majeures (par exemple promouvoir l’efficacité et la sécurité vaccinales ou créer des postes de soin).


Les études qui ont conduit à évaluer le rapport coût-efficacité (ou efficience) de l’homéopathie ont mis en évidence soit la mauvaise qualité des études publiées, soit un rapport coût-efficacité des remèdes homéopathiques inférieur à celui des traitements conventionnels (Viskveen, 2014, Ostermann, 2017). Une étude rétrospective de grande taille conduite en Allemagne a constaté que la pratique homéopathique génère davantage de dépenses de santé que les pratiques médicales conventionnelles (Ostermann, 2017). Une étude visant à évaluer le rapport coût-efficacité de l’homéopathie conduite dans le NHS du West Kent en 2007 sur un échantillon aléatoire de patients a conclu à un rapport coût-efficacité négatif et a amené au déremboursement de cette pratique par le NHS de cette région. Cette conclusion a été reprise et validée dans une enquête conduite par le parlement anglais (Chambre des communs) en 2009-2010 (House of Commons, 2009-10).


Conclusion
Nous apportons des preuves que l’évaluation du rapport bénéfice-risque de l’homéopathie doit impérativement prendre en compte l’ensemble des risques de cette pratique, au-delà des effets indésirables immédiats de ces remèdes qui ne reflètent pas les dangers potentiels et dérives de cette pratique.
Pour cette raison, la pratique homéopathique ne saurait être assimilée à la prescription d’un simple placebo. Ces dangers encore mal cernés semblent se révéler dès lors que les patients et professionnels de santé y sont sensibilisés afin de les déclarer et les étudier.
En conséquence, l’impression de sécurité entourant la pratique homéopathique nous semble procéder d’une évaluation superficielle et insuffisante des risques de l’homéopathie (historiquement confiée aux laboratoires qui commercialisent ces produits), évaluation superficielle que nous souhaiterions voir rapidement corrigée.



3. Selon vous, quel est l'impact de l'homéopathie sur l'organisation des soins ?



Sur la base des arguments bibliographiques discutés dans les 2 premières questions, nous avons listé les principales conséquences de l’utilisation et du remboursement de la pratique homéopathique dans le système de santé français, et proposons des actions pour y remédier.


Une éducation à la santé en général et vis-à-vis de l’homéopathie à revoir de façon urgente.


Les adeptes de l’homéopathie semblent vouloir faire croire que pour chaque problème, chaque symptôme, une solution médicamenteuse existe. Ce système du « tout médicament », consumériste, est opposé à la démarche de soins actuelle visant à dé-prescrire, à éduquer les patients à utiliser des thérapeutiques non-médicamenteuses (activité physique, suivi diététique, suivi psychologique, etc) ou à une abstention thérapeutique. Cette démarche de dé-prescription est particulièrement importante dans la prise en charge des personnes âgées (Prescrire, 2017, Montastruc JL, 2017).
Les données issues de l’enquête IPSOS sur l’observatoire des médicaments 2018 soulignent la mauvaise information des français concernant les médicaments homéopathiques. Selon cette étude, 77% des français interrogés ont déclaré faire confiance aux médicaments, 84% des français interrogés faisant confiance aux médicaments remboursés, et 66% à ceux qui ne le sont pas. 69% des français interrogés font confiance aux granules homéopathiques, 69% aux médicaments génériques et 71% aux vaccins. Ces chiffres illustrent parfaitement la mauvaise connaissance qu’ont les patients des produits homéopathiques : la même proportion de personnes fait confiance à des médicaments dénués de toute efficacité, qu’à des médicaments qui ont un intérêt majeur de santé publique (vaccins) ou à des produits dont le rapport bénéfice-risque est parfaitement évalué (les génériques). Ces chiffres illustrent la conduite de certains patients qui préfèrent, en toute bonne foi, avoir recours à l’homéopathie plutôt qu’à des traitements ayant un intérêt thérapeutique majeur (vaccins et parfois traitements anti-cancéreux) (IPSOS, 2018a). Les patients sont également mal informés sur l’homéopathie. Selon un sondage IPSOS conduit en 2018, 59% des français qui décident de se soigner par homéopathie le font parce qu’ils pensent que les « médicaments » homéopathiques sont « naturels donc meilleurs pour la santé ». Par ailleurs, selon ce même sondage, 44% des français se considèrent comme « assez mal » ou « très mal » informés sur l’homéopathie (IPSOS, 2018b).

Un surcoût injustifié et des ressources qui pourraient être beaucoup mieux utilisées par le système de soins français.


Le coût actuel de l’homéopathie est estimé à 130 millions d’euros, mais ce calcul ne prend en compte que le remboursement des prescriptions : il ne considère ni le coût des consultations réalisées par des homéopathes, ni le coût des retards de prise en charge, ni le coût pourtant très élevé de cette pratique pour les complémentaires santé. À titre d’exemple, cette somme minimum de 130 millions correspond à plus de 4 000 postes d’aides-soignants, ou à plus de 5 millions de consultations par des médecins conventionnels et à tout autant de consultations de diététique ou de psychothérapies nécessaires à la prise en charge de certains patients.

Une identification des patients en échec thérapeutique et une information sur les dangers associés à l’utilisation des pratiques dites « complémentaires ».


La défiance d’un certain public envers la médecine pourtant fondée sur les preuves scientifiques peut entraîner une importante perte de chance par arrêt de traitements en cours, que ce soit par la proposition d’un traitement illusoire ou insuffisamment éprouvé (par exemple l’homéopathie), ou bien par le rejet de la médecine basée sur les preuves (par exemple, utilisation du terme « allopathe »). Ce peut être le cas notamment lors de traitements lourds et/ou au long cours, ou lors de traitements présentant des effets indésirables pourtant connus (RCP), expliqués (consentement éclairé) et surveillés (pharmacovigilance) (Nadareishvili, 2017).
Il est parfaitement établi que certains patients en situation d’impasse thérapeutique dans des pathologies très graves ont tendance à se tourner vers les pratiques « alternatives » (Cortinas Rovira, 2017). Ces patients doivent être précocement identifiés, informés et pris en charge afin de prévenir ce risque. L’utilisation de l’homéopathie dans ces situations ne fait qu’entretenir ce risque. Une étude conduite en 2004 a souligné la dangerosité de l’information contenue sur des sites internet de « médecines alternatives » offrant des traitements contre le cancer (Schmidt, 2004). L’utilisation de l’homéopathie dans les structures de soins publiques devrait être immédiatement arrêtée, au profit d’un accompagnement psychologique et social par exemple, d’autant qu’elle crédibilise une pratique sans qu’aucune preuve de son fonctionnement ou de son efficacité n’existe au-delà des effets contextuels.

Un abaissement de l’autonomie du patient et l’introduction d’un biais dans la relation médecin-patient.


Le médecin prescrivant un traitement homéopathique prescrit de fait un médicament sans efficacité, sans en informer le patient et parfois en prétendant le contraire. Ceci est contraire à la loi (dite Kouchner) qui prévoit une information libre et éclairée du patient. Dans le cadre de l’homéopathie, il n’y a pas de transmission du savoir du soignant vers le patient, mais une simple circulation dont le soignant se fait le relais, sans preuve (Le quotidien du médecin, 2016, Fainzang, 2006).
D’un soin non rationnel, naît un déséquilibre entre le médecin, qui prétend avoir une connaissance étendue dans un domaine mystique (l’homéopathie), et le patient. Cette connaissance ne reposant que sur des « données biaisées, et inaccessibles au non sachant », il n’est pas possible pour le patient de se les approprier et d’en avoir une compréhension. Dès lors, il est impossible pour lui de les contester, de se les approprier, et le traitement lui est imposé par autorité.
Ce paternalisme, pourtant décrié aujourd’hui dans la relation soignant-patient, est un élément ainsi mis en valeur dans la prise en charge par un homéopathe.

La nécessité, pour les autorités de santé publique, d’entreprendre une étude plus approfondie des effets collatéraux, parfois graves, de la pratique homéopathique, et de cesser l’octroi d’indications thérapeutiques non justifiées.


La sécurité de la démarche homéopathique devrait donc être étudiée en France, en particulier par l’ANSM. Des agences réglementaires ont récemment conduit ce type d’étude. Ainsi aux USA, la FDA a conduit une enquête, chez les bébés et enfants, sur plus de 400 effets indésirables notifiés avec des produits dentaires homéopathiques, dont 10 décès, sur une période de 6 ans (FDA, 2016). Nous concevons que le statut de l’homéopathie est différent en France et aux USA, cependant la conduite de telles études nous apparaît essentielle pour mieux quantifier les dangers associés à la dérive homéopathique (Abbasi 2017), tant sur un plan pharmacoépidémiologique que sur un plan pharmacoéconomique.
Le mécanisme principal d’acceptation du principe homéopathique (non prouvable par l’expérimentation) repose sur « l’ouverture d’esprit » ou la « croyance ». Cela expose les personnes sensibles aux nombreuses formes de pseudo-thérapies reposant sur des hypothèses non scientifiques, illusoires et imaginaires. Par exemple, le laboratoire Weleda a été créé par R. Steiner et des médecins anthroposophes (rapport Mividules 2017), et des cas de dérives de certains homéopathes vers les mouvements sectaires sont rapportés.
Les autorités réglementaires françaises devraient aussi impérativement arrêter d’octroyer des indications thérapeutiques à certaines spécialités homéopathiques sans preuves scientifiques.


Un nécessaire enseignement universitaire des principes de la médecine basée sur les preuves scientifiques, et un arrêt de l’enseignement de l’homéopathie.




Sur la base de notre analyse, il nous paraît impératif de prendre en charge les dérives des professionnels de santé en la matière et de cesser l’enseignement de l’homéopathie dans les universités françaises, ce d’autant qu’un tel enseignement offre une crédibilité scientifique à cette pratique en dépit des faits que nous discutons dans notre analyse (Figaro, 2018, Guglielmi, 2018).

Conclusion de notre contribution :


Au-delà de l’absence d’efficacité de l’homéopathie qui est parfaitement établie, nous démontrons dans notre analyse que la pratique homéopathique ne doit pas être assimilée à l’utilisation d’un simple placebo.
L’évaluation indigente de l’homéopathie en France a été confiée essentiellement aux laboratoires qui commercialisent ces produits, qui n’ont pas pris en compte les dérives de cette pratique et les conséquences avérées et sous-notifiées en termes de santé publique. Force est de constater que le signal de dangerosité de l’homéopathie est issu des réseaux sociaux et non pas des structures de santé publiques.
En dehors du déremboursement des remèdes homéopathiques, nous encourageons les autorités de santé publique à mettre en place des mesures qui visent à exclure cette pratique des établissements de soins, à fournir un enseignement rigoureux aux professionnels de santé, à conduire des études cliniques ou épidémiologiques et à informer le grand public sur l’absence d’efficacité et la dangerosité potentielle et les dérives avérées de cette pratique.
Les économies générées par le déremboursement pourraient être utilisées soit pour créer des postes de soins, soit pour conduire des campagnes d’information sur les médicaments ayant un intérêt majeur en santé publique (les vaccins par exemple).
Nous notons que certains pays vont beaucoup plus loin dans cette démarche et demandent une exclusion de l’homéopathie du cadre de la Directive 2001/83/EC.
Contrairement à ce qu’affirment les adeptes de l’homéopathie et conformément aux recommandations de l’Académie des sciences, cette pratique doit se soumettre aux standards modernes d’évaluation des pratiques médicales et ceci impérativement pour en quantifier les risques.



Références bibliographiques :

Notre recherche bibliographique a été conduite sur Pubmed entre les 10 et 21 janvier 2019 et par l’intermédiaire de livres ou revues médicales de référence (Prescrire).
Nous avons aussi délibérément choisi d’utiliser des références issues de sources publiques (presse médicale générale, presse grand public, radio) pour illustrer notre analyse avec les messages transmis par l’intermédiaire de ces média accessibles à tous. Cette recherche dans certaines sources publiques n’est donc pas exhaustive mais se veut illustrative.
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